Comment les femmes en sont arrivées à ne penser qu’à elles

J’ai la désagréable, mais très nette, impression d’être devenue une peste. Ou du moins, une fille que je n’aimerais pas… Je ne sais pas comment c’est arrivé, depuis combien de temps cela couvait, si c’est là pour rester. Je crois bien que je suis égoïste.

Tout a commencé en rentrant d’une longue journée de boulot, lorsque j’ai vu le regard de ma coloc’ qui ne s’était visiblement pas trop amusée au travail.

Bien sûr, je lui ai demandé comment s’était passée sa journée, je ne suis pas un monstre non plus ! Bien sûr, j’attendais la réponse standard, un « bien » marmonné mollement, ou tout au plus un « bof » un peu vague… Bien sûr, je n’ai rien entendu de tout cela cette fois-ci.

Non, au contraire, ma grande amie, celle qui se souvient immanquablement du jour des poubelles, celle qui n’oublie jamais de me rappeler d’emmener un parapluie par ciel menaçant, celle qui me glisse parfois même des petits gâteaux faits maison dans les poches ; celle-là, donc, décida de me raconter par le menu ses péripéties de la journée.

Tout en dansant d’un pied sur l’autre, j’ai commencé à paniquer légèrement. Quelque chose n’allait pas, c’était certain. Comment allais-je rattraper tout ce temps perdu en bavardages, alors que j’aurais déjà dû avoir répondu à cinq emails, avant de m’attaquer à la vaisselle de la veille et aux plans d’activités du week-end prochain ? Quoi, j’allais vraiment devoir l’écouter et – stupeur – chercher à la réconforter ? Oui, c’était plus que certain à présent : je n’étais plus très loin de devenir franchement abjecte !

Ce n’est pas tout : il y a le cadeau toujours inexistant pour mes vieux amis qui viennent d’avoir un bébé, ou le coup de fil à mes neveux que je relègue sans cesse aux calendes grecques, la faute à pas de temps. L’air de rien, je ne suis plus si sûre d’être une fille bien, dans le fond. Et visiblement, je ne suis pas la seule : en Europe, par exemple, depuis la crise économique, il semble que nous serions moins prêts à donner de notre temps ou de notre argent aux organismes de bienfaisance. Nous nous engageons moins dans la communauté. Dans les grandes villes surtout, nous sommes nombreux à admettre que nous serions incapables de reconnaître nos voisins si nous les croisions en rue. Les exemples ne manquent pas pour confirmer le diagnostic tant redouté : nous serions, paraît-il, devenus égoïstes.

Ce constat en forme de jugement est d’autant plus cruel à entendre lorsqu’on est une femme. En effet, nous avons été éduquées, voire ‘programmées’ depuis des siècles pour nous dévouer aux autres, qu’ils soient nos hommes ou nos enfants. Depuis des siècles, l’image de la femme désintéressée et généreuse est pour ainsi dire gravée en nous, de sorte qu’elle semblait presque faire partie de notre ADN. Alors que s’est-il passé ? À mesure que la société a évolué, avons-nous changé aussi ? Est-il temps de reléguer au rang de belle utopie cette qualité à laquelle nous tenons tant ?

Bien trop conscientes des inégalités sociales et salariales entre hommes et femmes, nous nous sommes efforcées de grimper les échelons, de nous faire valoir dans des jobs de plus en plus importants. Néanmoins, ces situations de pouvoir enviables se sont accompagnées des heures sup’ et des impératifs de performance qui nous font volontiers oublier tout le reste. Lorsqu’on est trop occupée ou stressée, on n’a tout simplement plus le temps ou même l’esprit disponible pour organiser un dîner entre amis ou écrire à une grand-tante que l’on n’a plus vue depuis longtemps. Est-ce la fin du ‘jonglage’ des activités dont nous sommes d’habitude si fières ? Peut-être réalisons-nous petit à petit que, tout comme les ‘super-mamans’ n’existent pas, il est impossible de gérer trop d’activités et de préoccupations de front. Alors, ce qui nous paraît secondaire à notre ambition ou nos pressions professionnelles ne tarde généralement pas à disparaître de nos agendas.

Paradoxalement, l’idée d’être un jour maman contribue aussi à nous rendre plus centrées sur nous-mêmes : que ce soit la peur de devoir faire marche arrière professionnellement lorsque les enfants arriveront, ou de devoir réellement consacrer tout notre temps et nos pensées à ces bambins le jour venu, le résultat en est que nous sommes de plus en plus déterminées à profiter du temps présent et de nos avantages durement gagnés, tant qu’il en est encore temps.

Ajoutez à cela la mentalité ambiante et la véritable industrie du développement personnel, et le concept des autres devient de plus en plus vague face au MOI omniprésent. Face aux belles idées de « prendre du temps pour soi », d’« apprendre à dire non », d’« obtenir ce que l’on veut vraiment», certainement valables à un certain degré, on se demande toutefois s’il s’agit vraiment ici de quête du bonheur ou de satisfaction hédoniste. Sommes-nous simplement des victimes de l’air du temps en nous montrant moins dévouées ou à l’écoute des autres ?

Quelles que soient les raisons de notre égoïsme, il est peut-être temps de nous souvenir de nos priorités, et de faire rentrer notre calendrier des anniversaires dans notre « to-do list ». Après tout, à quoi servira notre réussite si personne ne peut en profiter et s’en réjouir avec nous ? Pour ma part, cela passera par dix minutes supplémentaires accordées à ma coloc’ de temps en temps !

 

Marie Gabriel – Rédactrice TRIBUNES ROMANDES

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