Entretien avec Victoria von Fliedner, artiste, par Nicolas Emilien Rozeau

Victoria von Fliedner. Une artiste aimant les épices, le chocolat noir, les orchidées, l’aventure, Baudelaire, rire et la vie à 100 à l’heure. Mannequin, dessinatrice de mode, un parcours d’études à la carte pour devenir styliste, agent de jeunes designers et artistes suisses, rédactrice de mode, gérante d’une galerie d’art, chanteuse,…

1- En 2003, vous lancez votre ligne vestimentaire Or’J à Genève. En 2005, vous ouvrez la boutique Vic&Co, rue Verdaine. A partir de 2009, vous glissez lentement vers un showroom privé et la confection d’habits sur-mesure. Qu’est-ce qui a généré cette mutation ?

Mes clientes m'ont suggéré d'ouvrir une boutique, d'où la naissance de Vic&Co : boutique de créateurs suisses et stylisme sur-mesure. J’ai eu du succès. Ce qui inspirait mes créations, c’était le développement de la Femme et de ses différentes facettes à travers le vêtement. Je trouvais que le vêtement devait sublimer la femme. Moi, dans ma tête, je voyais des tableaux et j’ai créé mes fringues en me racontant des histoires fantastiques. Ce n’était pas simple à gérer. Je n’arrivais pas être créative comme je voulais. Je devais faire fonctionner la boutique de créateurs, répondre aux commandes sur-mesure et élaborer mes propres collections. J’étais super jeune, je ne m’en sortais plus. J’ai pété les plombs. J’ai décidé de lâcher prise. Quand une autre direction se présente, je la prends. Je n’ai pas peur de démarrer une entreprise. On n’a qu’une vie, autant la vivre à fond. La réussite était là, j’ai pourtant pris un autre chemin. Aujourd'hui, je fais du stylisme sur demande (clients privés, photographes ou magazines) et j'ai un showroom pour recevoir mes clientes pour lesquelles je réalise des modèles uniques.

2- Selon vous, qu’est-ce que l’art ?

L’expression humaine et émotionnelle à travers un support et même un être humain. C’est essayer de rendre palpable des ambiances et des émotions qui nous traversent car nous sommes comme des instruments. Pour moi qui chante aujourd’hui, c’est la concrétisation de ce qu’il y a en moi. Très tôt j’ai eu un côté rebelle et je ne voulais pas être comme les autres. Je désirais vivre de l’art.

Genève n’est pas une ville où l’art prédomine. Il faut ouvrir les yeux. Mais ce milieu te permet d’avoir une ouverture d’esprit dans la vie de tous les jours. Lecture, musique, images,… j’en ai besoin. C’est tellement humain au final.

3- Quel regard portez-vous sur la société actuelle, le monde de l’art, et celui de l’économie ?

Je trouve que nous sommes dans une société complètement malade. Nous sommes basés sur des valeurs financières. L’argent, on a oublié que c’est un moyen, non une fin en soi. De ce fait, dans notre société, beaucoup de personnes font de l’argent sans savoir pourquoi et cela rend leurs vies vides de sens. J’ai une chance magnifique d’exercer un métier dans lequel je suis toujours en contact avec l’art. Les artistes vivent grâce à l’argent et non de l’argent. C’est un moyen pour créer, pour évoluer et se développer, pour pouvoir créer encore. L’argent est nécessaire pour vivre, mais cela doit être un roulement, cela doit passer à travers l’existence. Ne parler que de chiffres et d’argent sans concrétisation ne mène nulle part.

4- Trouverez-vous que nous sommes dans une société trop moralisatrice, trop formatée dans le domaine des mœurs, du bien, du mal, du beau, du laid… ?

On est chez Calvin… Genève est spéciale : il y a un côté très rigide et un côté complètement déjanté. Il y a ces deux pôles mais il n’y pas un pont au milieu. Les gens ont besoin d’être dans des clans. La plateforme notregistered.net que nous avons développée a justement pour objectif de tisser des liens entre ces deux mondes. Nous nous sommes un peu inspirés du concept de Six Pack en France en travaillant avec des artistes autour de nous.

Mon compagnon a quitté le monde de la banque pour se consacrer à l’art. Le fait d’avoir changé d’univers a généré des tensions et des incompréhensions dans son milieu. Il est devenu un élément perturbateur. Maintenant, il se consacre à sa passion. Il est revenu à la musique et à une carrière solo. En quittant le milieu bancaire, il a dérangé des valeurs et une morale bien établies. Genève grouille de volcans, de gens qui veulent vivre autrement et qui n’osent pas.

5- La provocation et la décadence à travers l’esthétisme sont présentes dans vos œuvres. Est-ce une forme de rébellion contre la société ou juste une affirmation de ce que vous êtes ?

Contre la société, non ! Ce serait plutôt un réveil. L’anarchie, c’est lorsqu’on est ado. L’art doit susciter des réactions. Réveiller, éveiller la curiosité et déranger, est mon credo. C’est ce que je suis. Je suis schizophrène naturellement. Totale liberté. C’est vrai, j’ai commencé hyper jeune, alors il y a des choses qui peuvent choquer. Jeune, on a envie de rentrer dans le vif. Avec l’expérience, la passion se transforme en sagesse-passion. Je travaille avec mes tripes et il en sera toujours ainsi. Je fais les choses avec sincérité. Il faut rester attentif à son instinct de survie, il faut l’écouter, il faut être intuitif. A présent, je suis épanouie et j’ai trouvé mon équilibre car je suis bien accompagnée. J’ai toujours mes deux facettes, j’arrive à les faire s’entendre, même si je suis rarement en paix. C’est aussi une façon de s’explorer.

6- Est-ce que le sexe est un frein à la créativité ou au contraire une aide à son épanouissement ?

Je suis très gourmande de la vie. Il faut le vivre comme on le sent. Je suis une épicurienne. La sexualité est pour moi un épanouissement. Il ne faut pas se voiler la face sur le sujet car c’est un moyen d’expression important. Il y a un lien très fort entre la sensualité et la sexualité. Il ne faut pas voir cela comme un vice. Je suis tellement entière, pour moi, tout est lié. L’être humain est tellement fascinant. Il a tellement de facettes, c’est dommage d’en faire taire. C’est souvent regrettable de ne pas laisser la place à d’autres parties de soi. Il faut essayer de trouver un équilibre avec sa propre personne. Etre soi au moins chez soi et avec ses proches. Le regard des autres est très important en règle générale. Le regard du partenaire sur l’autre peut influencer profondément son propre comportement. Je pense que les gens ont beaucoup de retenue, notamment par rapport aux regards des autres.

7- Avec NOT REGISTRED, on a l’impression que vous êtes dans un trip expérimental dans lequel vous vous amusez avec les tabous et les limites acceptables imposées par la société. Quelle est la raison d’être de www.notregistred.net ?

L’expression libre. C’est nous. Quand on s’est rencontrés. On s’est découvert plein de points communs et c’est sur cette base que nous avons décidé de développer ce projet. Ce n’est pas un trip. Nous avons l’envie de le rendre tangible, palpable et concret. On a plusieurs locomotives : il y a la musique, nos morceaux, l’album à faire, il y a sa carrière à lui, il y a l’histoire de la plateforme d’artistes et, lorsqu’on a le temps, on fait de la peinture. D’ailleurs, nous préparons une exposition avec dix artistes au début du mois de septembre 2012 intitulée « Ma Gueule ». Cette exposition marque le lancement officiel de la plateforme Not Registred avec la première collection de tee-shirts réalisée par ces mêmes artistes. Puis, l’événement se matérialisera au début septembre à Genève.

8- Justement, où souhaitez-vous amener l’auditeur avec votre musique ?

Notre album Neither I… sort à la fin de cette année ou au début de l’année prochaine. Il y a plus de vingt morceaux. La musique est un domaine qui prend du temps avant de donner son plein rendement. Nous peaufinons notre album comme un bijou. J’ai rencontré mon partenaire grâce à la musique. Nos créations sont des chapitres de notre vie. On se racontait des pensées et des histoires. Ce sont des moments à nous. Moi, j’ai un côté plus dark que lui. C’est trash, très critique et sexuel. Les influences sont multiples. Nin est l’une de mes grandes influences musicales. On se rapproche quelque part de Gainsbourg. Lui, c’est plus électro 80-90, Giorgio Moroder par exemple, tout à coup il y a un Polnareff qui surgit...

La musique n’existe plus sans l’image. Les clips « Fame », « Only with my lips » sont les plus commerciaux. On adore les belles choses et l’esthétique. Même dans le très trash, c’est hyper léché. Et puis, mettre un joli papier cadeau autour d’idées crues et critiques permet de renforcer l’impact du morceau. C’est notre côté esthète et perfectionniste. Un courant de peinture qui nous caractérise et nous correspond bien : le Symbolisme. C’est génial, c’est noir et c’est tellement beau. C’est le genre de fascination que l’on a en commun.

9- Avec votre nouvelle activité, vous avez à cœur de promouvoir les artistes suisses. Pourquoi cette envie ?

La promotion a commencé avec des artistes suisses dans le milieu de la mode et maintenant avec des artistes visuels, soit des artistes dans la photo, la peinture, le graphisme, … Il y en a des connus et des moins connus. Nous allons promouvoir ces artistes grâce à des supports dérivés tels que des tee-shirts et des affiches. C’est parce que nous avons satisfait nos besoins artistiques que nous pouvons nous tourner vers les autres et nous occuper de leurs besoins. Ayant créé dans différents domaines, je me rends compte que je commence gentiment à les lier : la photo, la musique, la mode, le stylisme, la peinture,… Il a fallu certaines étapes pour permettre de développer tout cela et trouver un pont entre chaque activité artistique. Cette convergence d’échanges et de rencontres des arts est hyper nourrissante. Quant au temps, on n’en n’a pas assez, alors on le gère comme on peut…

10- En quoi croyez-vous ?

La vie et la mort. La Vie.

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